Forêts et humains : une communauté de destins
P o i n t s d e r e p è r e
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cultures et les faibles superficies cultivées. Même si les cultures commerciales
sont très fréquemment, voire systématiquement, promues comme l’alterna-
tive à l’abattis-brûlis, elles ne sont pourtant pas une solution intrinsèquement
et systématiquement viable.
À la fin des années 1990, l’État lao promeut le remplacement de
l’agriculture d’abattis-brûlis, jugée archaïque, par des productions commerciales
exportées – donc « modernes » – portées par le secteur privé, notamment à
capitaux étrangers. De plus, le défrichement de formations secondaires, en
rotation dans l’agriculture d’abattis-brûlis, pour planter de l’hévéa est éligible
aux mécanismes REDD+, puisqu’il s’agit formellement de convertir des
surfaces agricoles ou « dégradées » en plantations forestières. Cependant, la
biodiversité d’une plantation monospécifique, voire monoclonale, d’hévéa
est incomparablement plus pauvre que celle des formations secondaires de
friche. Le stockage de carbone des plantations d’hévéa ou de palmiers à huile
ne représenterait que 40 % de celui des formations secondaires âgées. La tran-
sition agraire promue par l’État lao s’avère économiquement risquée pour les
anciens essarteurs, tout en ne délivrant pas les services environnementaux
attendus.
Un projet de plantation de cardamone médicinale sous couvert arboré
a été proposé en parallèle des plantations d’hévéas favorisées par l’État. La
culture de la cardamone est apparue comme un complément crédible au
revenu familial : la productivité du travail est deux à quatre fois plus élevée
que pour l’agriculture d’abattis-brûlis. La culture s’insère sans dommage éco-
logique dans les formations forestières secondaires. Plantée sous couvert
forestier, elle permet la conservation et le développement d’une strate arborée
garante du maintien de conditions environnementales forestières (diversité
écologique, structure du sol et fertilité, humidité, microclimat, etc.). Cette
approche s’est avérée plus rentable et moins risquée.
Les raisons de l’échec des cultures industrielles sont rarement techniques;
en revanche, le contexte socio-économique est souvent négligé : conditions
d’accès au marché, niveau de prix et prospective, risque commercial actuel et
futur, priorités des paysans selon les facteurs de production disponibles et les
rapports d’échange, etc. Ces omissions mènent à des interventions inadaptées,
au gaspillage des rares ressources publiques et à des tensions entre les commu-
nautés paysannes et l’État. Introduire une nouvelle culture qui s’insère dans un
système agraire existant est complexe; la réussite passe par l’appropriation de la
proposition par les paysans.
À partir de l’exemple étudié, Ducourtieux identifie trois conditions
pour le succès dans l’implantation d’une culture commerciale. Ces dernières
doivent être :
1. plus productives par rapport au facteur de production limitant la
force de travail familiale;