Page 13 - Forets_et_humains_Etude_complete_Chap_04

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connues des paysans. Ce n’est donc pas tant les connaissances qui font défaut aux agriculteurs
qui aujourd’hui ne pratiquent pas ces systèmes de production, mais les moyens de les mettre en
œuvre.
Une révision complète des politiques agricoles est donc nécessaire, mais il ne faudrait pas se
tromper de cible et s’adresser aux agriculteurs qui ont effectivement intérêt à mettre en œuvre
ces systèmes de production intensifs en travail combinant intimement agriculture et élevage. Il ne
faudrait pas confondre leur besoin d’investissement avec l’installation d’investisseurs.
Pour sa part, Olivier Ducourtieux d’AgroParisTech en France nous montre comment des paysans
du Nord Laos sont passés de la pratique de l’abattis-brûlis à l’agroforesterie sous la pression
gouvernementale et comment ce passage fragilise à la fois les services de l’écosystème et la
situation économique de la population.
L’auteur se pose d’emblée la question « La condamnation largement partagée de l’agriculture
d’abattis-brûlis repose-t-elle uniquement sur des faits scientifiques établis ou résulte-t-elle de
constructions sociales, différenciées et évolutives au cours de l’Histoire? ». Il démontre que dans
les montagnes du Nord Laos, où cette pratique est commune depuis des millénaires, elle a peu
d’effets sur les fonctions de la forêt étant donné la période de rotation des cultures et les faibles
superficies cultivées. Même si les cultures commerciales sont très fréquemment, voire
systématiquement, promues comme l’alternative à l’abattis-brûlis, elles ne sont pourtant pas une
solution intrinsèquement et systématiquement viable.
À la fin des années 1990, l’État lao promeut le remplacement de l’agriculture d’abattis-brûlis,
jugée archaïque, par des productions commerciales exportées — donc « modernes »— portées
par le secteur privé, notamment à capitaux étrangers. De plus, le défrichement de formations
secondaires, en rotation dans l’agriculture d’abattis-brûlis, pour planter de l’hévéa est éligible aux
mécanismes REDD+, puisqu’il s’agit formellement de convertir des surfaces agricoles ou
« dégradées » en plantations forestières. Cependant, la biodiversité d’une plantation
monospécifique, voire monoclonale, d’hévéa est incomparablement plus pauvre que celle des
formations secondaires de friche. Le stockage de carbone des plantations d’hévéa ou de palmiers
à huile ne représenterait que 40 % de celui des formations secondaires âgées. La transition
agraire promue par l’État lao s’avère économiquement risquée pour les anciens essarteurs, tout
en ne délivrant pas les services environnementaux attendus.
Un projet de plantation de cardamone médicinale sous couvert arboré a été proposé en parallèle
des plantations d’hévéas favorisées par l’État. La culture de la cardamone est apparue comme un
complément crédible au revenu familial : la productivité du travail est deux à quatre fois plus
élevée que pour l’agriculture d’abattis-brûlis. La culture s’insère sans dommage écologique dans
les formations forestières secondaires. Plantée sous couvert forestier, elle permet la conservation
et le développement d’une strate arborée garante du maintien de conditions environnementales